Une centaine de participants à ses débuts, en Creuse et sur la Côte d’Opale. 200 000 bénéficiaires visés d’ici 2029. Peu de programmes de prévention de la perte d’autonomie affichent une telle trajectoire.
Carmen est un programme de six mois destiné aux personnes de 65 ans et plus. Il repose sur trois piliers : l’activité physique adaptée, la nutrition et le lien social. Il se décline en cours collectifs, en suivi individuel à domicile ou en séjour intensif de cinq jours. L’association Siel Bleu, Danone et le fonds Danone Ecosystème l’ont lancé en mars 2025. Siel Bleu anime le terrain, Nutricia France apporte l’expertise nutritionnelle, Danone Ecosystème finance, conçoit le modèle et organise la mesure d’impact.
Le modèle vient des Pays-Bas. Le programme TOM, remboursé par le système de santé néerlandais, annonce 3,13 € économisés en frais médicaux pour 1 € investi. Danone met en avant un repère français : une chute peut coûter jusqu’à 10 000 € de prise en charge. Carmen se déploie aujourd’hui dans neuf départements, avec une extension envisagée à plus de 75.
Pour une marque, le terrain est exigeant. L’impact d’une action de prévention se mesure sur des années, le retour sur investissement se démontre mal, et les industriels s’y engagent peu. Nutricia, qui pèse 62 % du marché français de la nutrition médicale adulte, s’y engage. L’enjeu dépasse la santé publique. Il touche à l’ancrage dans les territoires, au dialogue direct avec les professionnels de santé, les aidants et les élus, à la présence en amont du soin sur la dénutrition.
Reste à bâtir la preuve qui permet à un tel engagement de durer, et au financement public de s’étendre. Danone et Siel Bleu répondent à nos questions.
Danone : inscrire Carmen dans les politiques du bien vieillir
Propos de Tiphaine CREVAT, Senior brand lead - Danone nutrition spécialisée
Comment Carmen s’inscrit-il dans les politiques du bien vieillir ?
Carmen répond à un constat largement partagé : la prévention de la perte d’autonomie fait consensus, mais elle peine à atteindre le quotidien des personnes âgées. Elle ne représente aujourd’hui qu’environ 1,6 milliard d’euros sur les 29,5 milliards consacrés à l’autonomie. Les pouvoirs publics ont pourtant engagé des démarches structurantes, comme la généralisation d’ICOPE, qui permet de repérer précocement les fragilités des personnes de 60 ans et plus, ou le lancement de « France Autonomie ».
C’est dans ce mouvement que Carmen a vocation à se déployer au niveau national. Le repérage est une première étape indispensable. Il faut ensuite que les personnes soient accompagnées concrètement, au quotidien : c’est ce « dernier kilomètre » que Carmen contribue à outiller.
Qu’attendez-vous des pouvoirs publics pour pérenniser le programme ?
Pour que cette contribution s’inscrive dans la durée, plusieurs pistes nous paraissent naturelles : une reconnaissance du programme dans les démarches nationales en faveur de l’autonomie, une place dans les travaux de la Conférence nationale de l’autonomie (notamment sur la prévention et les aidants), et une réflexion sur des modes de financement adaptés, par exemple à travers l’article 51, qui permet d’expérimenter de nouvelles organisations et de nouveaux financements en santé. À l’approche des échéances de 2027, nous serions enfin heureux que le bien vieillir et le maintien dans l’autonomie occupent une place de choix dans le débat public.
Carmen est porté par une coalition public-privé dont Danone est l’un des membres. Comment Danone s’y positionne-t-il, en tant qu’industriel ?
Pour nous, la nutrition fait pleinement partie de la prévention, et pas seulement des soins. En tant qu’acteur de l’alimentation d’une part, et de la santé d’autre part, Danone a la volonté de s’investir dans des programmes de prévention.
Mais, comme vous le dites, Carmen ne repose pas sur un seul acteur. Il bénéficie d’un soutien financier public des Commissions des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie (CFPPA), pilotées par la CNSA, qui accompagnent le déploiement territorial du dispositif.
Comment cette démarche s’articule-t-elle avec les acteurs publics et associatifs du bien vieillir ?
Sur le terrain, chaque collectif territorial réunit professionnels de santé, aides à domicile, aidants, institutions et personnes âgées. Chacun y apporte son expertise dans un champ large : santé, alimentation et activité physique. Cette complémentarité est aussi une condition de légitimité.
Les premiers résultats sont encourageants : une première estimation fait état d’économies supérieures à 805 € par personne accompagnée, pour un coût d’atelier de 310 €. Pour consolider cette démonstration, nous serions heureux de pouvoir compter sur le soutien des pouvoirs publics (ministère de la Santé, CNSA, DREES, Assurance Maladie) afin d’élargir la cohorte d’évaluation et de documenter plus précisément le rapport coût-efficacité du programme. L’enjeu dépasse Carmen : il s’agit d’objectiver les économies réalisées pour notre système de santé grâce à la prévention, pour la branche Autonomie de la Sécurité sociale, aujourd’hui mise sous tension par le vieillissement démographique.
Que vous a appris la première phase du programme ?
La première phase nous a d’abord confirmé une évidence : les dispositifs d’« allers-vers » font preuve de leur efficacité. Les effets ont été mesurés à trois temps, dont six mois après le début de l’accompagnement. Ils montrent des progrès sur la mobilité, la force, les habitudes alimentaires et la qualité de vie. Cette phase nous a aussi permis de comprendre ce qui fait adhérer les personnes et ce qui rend les changements durables. Prendre en charge l’autonomie, c’est d’abord être présent dans les territoires.
Quels sont les principaux enjeux du changement d’échelle ?
Le passage à neuf départements, répartis sur trois régions (Hauts-de-France, Occitanie et Bretagne), pose donc un enjeu d’ancrage. Il s’agit de valoriser le dispositif auprès des décideurs locaux, d’obtenir des soutiens pour former des relais de proximité (professionnels de santé, aides à domicile, pharmaciens, travailleurs sociaux…) et de bâtir dans chaque territoire un collectif durable, adapté aux réalités locales. Les besoins diffèrent fortement d’un territoire à l’autre : en 2040, 9,5 % des habitants de la Creuse seront en perte d’autonomie, contre 3,1 % à Paris.
Nous n’en sommes qu’au début et nous avons pour vocation de continuer à nous déployer et à mailler l’ensemble des territoires. C’est pourquoi l’implication des élus locaux est précieuse, en premier lieu celle des départements, en charge des politiques sociales et de l’autonomie. Nous serions aussi très heureux d’accueillir les élus nationaux qui souhaiteraient venir voir ces initiatives sur le terrain.
Siel Bleu : former les équipes, renforcer la nutrition
Propos de Jean-Michel RICARD, Président, Association Siel bleu
Comment se traduit la montée en charge de Carmen pour vos équipes ?
Carmen s’inscrit dans la suite logique de l’engagement que Siel Bleu porte depuis 29 ans. Concrètement, la montée en charge se traduit par la formation continue de nos collègues, qui font partie intégrante de l’écosystème que Carmen cherche à impliquer. Nos collègues enrichissent ainsi leur savoir-faire et savoir être pour sensibiliser et accompagner les séniors, tout en mobilisant l’ensemble de leur écosystème (aidants professionnels et proches aidants).
Qu’avez-vous ajusté dans le programme depuis le lancement ?
Le principal ajustement entre la première phase et cette montée en charge est le renforcement du pilier nutrition. Sur le terrain, nous avons constaté qu’il était essentiel d’associer la sensibilisation à une alimentation saine et durable (produits de saison, circuits courts) au maintien du plaisir de manger.
Pour les séniors, l’alimentation doit rester synonyme de bon, de durable et de plaisir. Dans cette démarche, l’expertise de Nutricia nous est particulièrement précieuse pour ajuster nos messages et nos pratiques au plus près des besoins observés.
Face à un partenaire du poids de Danone, comment Siel Bleu garde-t-elle la main sur le programme ?
Carmen est une coalition d’intérêts convergents où chaque acteur apporte son expertise et ses savoir-faire en toute complémentarité. Quelle que soit la taille d’une organisation, la force de ce partenariat repose sur l’équilibre, la transparence et un alignement strict sur nos valeurs non négociables.
Surtout, le véritable « pilote » de Carmen, ce sont les personnes que nous accompagnons. Ce sont leurs besoins réels sur le terrain qui guident l’ambition du programme et qui nous servent de boussole pour arbitrer chaque décision.
Enjeux et perspectives : le territoire comme test
Un programme de prévention se joue rarement à l’échelle d’un pays. Il se joue dans un département, autour de professionnels de santé, d’une équipe d’aides à domicile, d’un élu qui ouvre une porte.
Les deux entretiens convergent sur ce point. Le changement d’échelle repose sur des relais de proximité : des professionnels formés, un collectif local, des élus départementaux qui s’engagent. Siel Bleu y répond par la formation continue de ses équipes et par un pilier nutrition renforcé à partir de ce que le terrain a montré. Chaque département reprendra ces ingrédients à sa façon. Reste à voir comment le modèle se transpose d’un territoire rural à une agglomération.
Le partage des rôles est l’autre enseignement. Un industriel qui finance, mesure et apporte son expertise nutritionnelle, une association qui garde la main sur l’animation, des personnes accompagnées qui servent de boussole. Si cet équilibre tient dans neuf territoires aux besoins différents, il devient un cadre que d’autres marques pourront s’approprier, à condition que les économies annoncées se confirment sur une cohorte élargie.
Chaque territoire devra alors répondre à la même question : qui finance ? Les pistes sont posées, de l’article 51 aux échéances de 2027. À neuf départements, puis davantage, la suite reste à écrire. À vous de nous dire qui doit la financer.




