Cette newsletter inaugure une nouvelle série intitulée « Solutions locales pour un désordre global », reprenant le titre d’un documentaire de 2010 réalisé par Coline Serreau. La réalisatrice y croise, tout autour du monde, des hommes et des femmes qui mettent en œuvre leurs propres solutions aux désordres environnementaux.
Le premier épisode nous emmène en Asie. Du Japon à Singapour, une comparaison chiffrée du volontarisme asiatique, et un diagnostic que la filière française a déjà posé, mais pas encore transformé en présence sur le terrain.
En 2025, le salon mondial du vieillissement se tenait à Singapour : plus de 8 000 participants, une trentaine de ministres et hauts fonctionnaires de l’ASEAN, un pavillon gouvernemental japonais complet. Côté français, deux acteurs : Adecco pour le recrutement, et Domitys, premier opérateur français de résidences services seniors, qui vient d’ouvrir sa première résidence en Malaisie, à Kuala Lumpur, en partenariat avec le groupe singapourien Ascott.
Autrement dit : l’entreprise est là. L’État, lui, ne l’est pas.
Ce n’est pas faute de sujet. Si on vous demande de citer un pays d’Asie confronté au vieillissement, vous pensez sans doute d’abord au Japon. Et pour cause : un rapport récent chiffre à 744 le nombre de communes japonaises qui pourraient disparaître d’ici 2050, faute de femmes en âge de procréer dans ces territoires. C’est un point d’entrée légitime. Mais s’arrêter là, c’est prendre une pièce du puzzle pour le tableau complet.
Une question revient souvent, posée par des dirigeants qui n’ont rien à voir avec la filière : un opérateur généraliste du transport, par exemple, demande : comment se passe l’adaptation aux fragilités liées à l’âge ailleurs ? Qui finance, est-ce qu’il fait comme ses voisins ? La question part d’une bonne intuition mais elle est mal posée : elle suppose un « ailleurs » unifié, une méthode transférable, un problème identique au nôtre. Regarder l’Asie sert moins à copier une recette qu’à repérer, dans notre propre modèle, ce qu’on prenait pour une donnée et qui n’est qu’un choix.
Le Japon a de l’avance, pas un modèle
Un point d’arrivée, pas un point de comparaison
Ce chiffre des 744 communes n’est pas un accident statistique. Le Japon vieillit depuis plus longtemps que n’importe quel autre grand pays d’Asie, jusqu’à atteindre un point où la question n’est plus l’adaptation, mais la survie pure et simple de pans entiers de son territoire. Avant d’ériger le Japon en modèle pour toute la région, il faut regarder d’où viennent ses réponses. Deux facteurs pèsent plus lourd qu’ailleurs, sans en faire un cas isolé.
Une fermeture migratoire qui n’en est pas vraiment une
Le premier facteur, c’est une politique migratoire restée restrictive et sélective, plus que réellement fermée : le Japon a toujours admis certaines catégories d’étrangers, et l’ouverture progresse. Au 31 octobre 2024, le pays comptait 2,3 millions de travailleurs étrangers, en hausse de 12,4% sur un an. Mais elle reste tardive et encadrée : en 2023, sur 13 823 demandes d’asile, seules 303 personnes ont obtenu le statut de réfugié, soit environ 2,2% — l’une des politiques d’asile les plus restrictives des pays développés (source : Swissinfo).
Le pari robotique, une contrainte plus qu’un goût
Cette fermeture relative a rendu l’automatisation stratégiquement attractive. Le Japon mise sur les robots, la télémédecine et les technologies de compensation pour pallier le manque de bras dans les soins, la logistique et les tâches pénibles — facilité par son statut de grand pôle mondial de la robotique industrielle (source : Le Figaro). La contrainte économique explique ce choix bien mieux qu’un supposé goût culturel pour la technologie : la tradition shinto, souvent citée pour expliquer l’acceptation du robot compagnon, accompagne le choix, elle ne l’a pas causé — les chercheurs pointent d’abord la reconstruction d’après-guerre et le rôle central de l’automatisation dans la compétitivité industrielle (source : BBC Afrique).
Un arbitrage, pas un retard à combler
Singapour illustre un arbitrage différent, pas une absence de comparaison. Plutôt que de miser d’abord sur la robotique, la cité-État s’appuie massivement sur les travailleuses domestiques étrangères : en décembre 2025, 316 900 permis de travail domestique étaient recensés, très majoritairement occupés par des Philippines et des Indonésiennes (source : Ministry of Manpower Singapour), un pilier du maintien à domicile des personnes âgées dépendantes. Le contraste entre les deux pays tient moins à une opposition culturelle qu’à deux arbitrages politiques distincts face au même choc démographique.
Le Japon n’a donc pas un coup d’avance à imiter. Il a, plus longtemps que les autres, expérimenté grandeur nature un arbitrage précis — fermeture migratoire contre pari technologique — et c’est ce bilan-là, plutôt qu’une leçon de modernité, qui vaut d’être regardé.
Singapour : un choc compressé, une réponse assumée
Neuf ans pour changer de catégorie
Singapour offre un contre-exemple net. Le pays est devenu “aged society” en 2017, avec 14% de sa population âgée de 65 ans et plus. Il basculera en “super-aged” dès 2026, à 20%. Neuf ans à peine pour passer d’un palier à l’autre, quand il en a fallu 36 au Japon, 76 à l’Allemagne et 86 aux États-Unis (source : NBER). Un choc démographique compressé, presque une bascule sur commande.
Deux stratégies financées en parallèle, pilotées par un seul acteur
Face à ce choc, Singapour n’a pas tranché entre institutionnel et domicile. Elle a fait les deux à la fois, sans complexe. Les nursing homes doublent leur capacité en une décennie, de 16 000 lits en 2020 à plus de 31 000 attendus en 2030. Dans le même temps, le programme Age Well SG mobilise 3,5 milliards de dollars singapouriens sur dix ans pour muscler le maintien à domicile, avec Healthier SG qui comptait déjà 700 000 inscrits quelques mois après son lancement. Pas de virage, un doublement — quand la France hésite encore entre fermer des EHPAD et inventer le domicile de demain. Cette capacité à mener deux chantiers de front tient à une seule chose : un acteur unique détient à Singapour l’aménagement, la régulation et une bonne part du financement. Pas un modèle transposable — la fragmentation institutionnelle française ne se résout pas par décret — mais un contrefactuel : il mesure ce que nous coûte, chez nous, la dispersion des arbitrages entre acteurs.
Le miroir du salon
Cette approche décomplexée se retrouve dans la manière dont Singapour reçoit le monde. Le World Ageing Festival, salon évoqué en ouverture, en dit long sur sa composition : 35% de représentants du secteur public et des régulateurs, 20% d’organisations internationales. Il ressemble à un sommet de souveraineté déguisé en événement professionnel, où l’on négocie les standards qui s’appliqueront à des centaines de millions de personnes. Son édition 2026, tenue les 14 et 15 avril à Marina Bay Sands pour sa 17e édition, a réuni plus de 8 300 participants, plus de 200 exposants et plus de 130 intervenants venus de plus de 40 pays (source : World Ageing Festival 2026). Une fréquentation qui confirme sa place parmi les principaux rendez-vous asiatiques du secteur, traité comme un sujet de gouvernance, d’investissement et d’innovation.
À la lecture de la liste des exposants 2026, l’écrasante majorité des stands sont singapouriens, avec quelques entreprises malaisiennes et australiennes, et une seule européenne, finlandaise. Adecco et Domitys, déjà cités, restent les deux seuls noms français reconnaissables — mais via leurs entités singapourienne et malaisienne, pas comme exposants “France”. Ça pose une question de forme autant que de fond : est-ce vraiment comme exposant qu’il faut penser sa présence ? Le WAF fonctionne comme un rendez-vous de régulateurs et de prescripteurs, pas comme un salon d’acheteurs. Ce qui compte, c’est la présence en tant que visiteur, ou mieux, comme intervenant sur les tables rondes.
Un diagnostic que la filière a déjà posé
La lucidité, pourtant, ne manque pas côté français. Le Club Export, préfiguré à l’automne 2024, a interrogé 41 entreprises de la silver économie sur leurs ambitions internationales. Résultat : 70,7% ne sont pas encore positionnées à l’export mais s’y intéressent, 17,1% seulement sont déjà actives à l’international. Trois freins reviennent systématiquement : coût d’implantation, réglementation étrangère, manque d’information sur les marchés cibles.
Mathieu Alapetite lui-même identifie la faille la plus embêtante : un mauvais diagnostic des marchés visés. Les entreprises françaises regardent en priorité l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord, des marchés saturés, plutôt que l’Asie, qui concentre à elle seule 80% du marché mondial senior — la Chine compte déjà 250 millions de seniors, quatre fois plus qu’aux États-Unis (source : L’export dans la Silver économie, Cahiers de la Silver économie).
Le diagnostic existe. Le combler ne relève pas de cette newsletter — c’est le travail que mène le Club Export lui-même, atelier par atelier. Ce que ce diagnostic révèle en creux, c’est que la question à se poser sur un marché étranger n’est presque jamais celle du produit. C’est celle du modèle.
Les questions qui comptent
Trois questions reviennent sur chacun de ces marchés, quel que soit le secteur d’où l’on regarde.
Qui paie, qui prescrit, qui utilise
Sur les marchés du vieillissement, ces trois rôles sont presque toujours séparés, et le Japon comme Singapour donnent deux arbitrages incompatibles entre eux. La conséquence est directe sur la preuve à produire : une preuve d’usage ne convainc pas un payeur institutionnel, une preuve d’économie ne convainc pas un usager qui a les moyens de choisir. La question vaut pour un opérateur de transport comme pour un assureur, un bailleur ou un distributeur.
Ce qu’une innovation remplace vraiment
Le pari implicite, partout, est qu’une innovation se substitue à un travail rare. L’expérience japonaise suggère plutôt que la ressource rare tenait moins au geste qu’à la présence. Une technologie qui remplace le geste sans libérer du temps de présence humaine ne diffuse pas vraiment. Un enseignement qui s’appuie sur vingt ans de bilan, pas sur une projection.
La tolérance à l’incident, seuil invisible
Un accident impliquant une personne âgée fragile n’a pas le même coût politique, judiciaire et médiatique qu’un incident ordinaire. Cette asymétrie régule le déploiement d’une innovation bien avant la norme technique. Le seuil n’est pas le même au Japon, à Singapour ou en France. Ce qui explique une bonne part des écarts de rythme qu’on observe entre marchés.
Ce ne sont pas des questions auxquelles le Japon ou Singapour répondent à notre place. Ce sont des questions qu’ils permettent de mieux poser.
Et maintenant ?
L’Inde, un mécanisme différent
L’Asie ne se limite pas au Japon et à Singapour. L’Inde n’a pas encore de crise démographique comparable, mais un mécanisme différent inquiète déjà les associations locales : dénatalité, exode rural qui vide les villages de leurs actifs, aînés qui restent seuls. HelpAge India documente le phénomène depuis des décennies, notamment via le village de Tamaraikulam au Tamil Nadu, refuge autogéré pour seniors isolés. Le sujet mérite un numéro à lui seul.
La Chine, un sujet à elle seule
La Chine, déjà entr’aperçue ici à travers ses 250 millions de seniors, appelle son propre traitement tant l’échelle du pays change la nature des questions : ce n’est pas un marché, c’est un empilement de régimes municipaux, où le rang de la ville détermine à lui seul le budget d’infrastructure et la capacité d’initiative réglementaire. Ce sujet-là, à lui seul, vaudra une édition entière.
À vous de choisir la suite.



